Le débat "alimentation vs. biocarburants"

 

Introduction

Au cours de la dernière décennie, les biocarburants ont suscité un intérêt et des attentes considérables, en particulier pour leur potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre, leur contribution à la sécurité énergétique et les opportunités offertes aux producteurs agricoles à travers le monde. Ces différents objectifs ont justifié au sein de nombreux gouvernements la mise en place de politiques actives encourageant la production et l'utilisation de biocarburants [1]. Ce fut notamment le cas de l'Union européenne (UE), des États-Unis (US) et du Brésil. Depuis quelques temps cependant, la perception des biocarburants a connu un changement radical.

De récentes études ont soulevé des questions importantes quant au réel impact de carburants issus de ressources agricoles déjà sous stress [2]. Le coût des politiques visant à promouvoir les biocarburants (et leurs éventuelles conséquences non intentionnelles) commencent à préoccuper l'opinion publique [3]. Par ailleurs, le prix des denrées alimentaires a récemment augmenté de façon inquiétante, provoquant des protestations dans de nombreux pays et donnant lieu à des préoccupations majeures sur la sécurité alimentaire des pays les plus vulnérables.


La controverse au sujet du rôle des biocarburants dans l'augmentation du prix des denrées alimentaires

Un rapport interne non-officiel de la Banque Mondiale, révélé dans le quotidien britanique The Guardian le 3 juillet 2008, a mis le feu aux poudres. Le rapport conclut que les biocarburants sont responsables à 75% de la hausse fulgurante du prix des denrées alimentaires, soit largement au-delà de toutes les estimations précédentes. Bien que terminé au mois d'avril, le rapport n'a pas été rendu public afin d'éviter de gêner le Gouvernement Américain qui prétendait dans que les biocarburants avaient contribué pour seulement 3% à la hausse du prix des matières premières agricoles [4].

Un rapport officiel (plus modéré) a ensuite été publié par la Banque Mondiale sous une forme légèrement différente [5]. Ce dernier conclut de la manière suivante : "L'augmentation du prix des denrées alimentaires sur le marché international entre janvier 2002 et juin 2008 a été provoquée par un ensemble de facteurs, le plus significatif ayant été la forte progression de la production de biocarburants à partir de céréales et d'oléagineux, respectivement aux États-Unis et dans l'UE. La hausse des prix de l'énergie, l'augmentation des coûts des fertilisants et du transport et la dévaluation du Dollar U.S. ont globalement contribué à 25-30% de la hausse des prix des denrées alimentaires entre janvier 2002 et juin 2008. Les 70-75% restants s'expliquent par le développement massif des biocarburants et ses effets indirects (stocks de céréales limités, changements significatifs d'utilisation des terres, activité spéculative et interdictions d'exportation)."

Une precédente estimation par le Fonds Monétaire International (FMI) estimait que l'augmentation de la demande de biocarburants expliquait 70% de l'augmentation du prix du maïs et 40% de l'augmentation du prix du soja [6]. Selon une autre étude réalisée par l'International Food Policy Research Institute (IFPRI), l'augmentation de la demande en biocarburants au cours de la période 2000-2007 est responsable de 30% de la hausse moyenne (pondérée) du prix des céréales (soit 39% de la hausse de prix du maïs, 21% de la hausse du prix du riz et 22% de la hausse du prix du blé) [7].

Suite à la publication du rapport de la Banque Mondiale, différentes études ont évalué l'influence des biocarburants sur le prix des denrées alimentaires [8]. En particulier, les analyses de la Commission Européenne ont indiqué que la production actuelle de biocarburants dans l'UE a peu d'impact sur le niveau actuel du prix des denrées alimentaires surlemarché mondial dans la mesure où les biocarburants utilisent moins de 1% de la production de céréales de l'UE. EuropaBIO et eBIO montrent également que la demande accrue pour les biocarburants n'a eu qu'un effet marginal sur la hausse du prix des matières agricoles, soutenant ainsi le point de vue de la Commission.

S'il existe un consensus sur les facteurs pertinents face à la forte augmentation du prix des denrées alimentaires de base, les avis et les analyses divergent quant à leur importance relative. L'évolution des prix à laquelle on assiste résulte d'une combinaison complexe de facteurs structurels et ponctuels. De plus, le degré de contribution de chaque facteur à la hausse des prix varie en fonction du produit et de la région [10]. Les causes de la hausse des prix diffèrent radicalement selon qu'il s'agit du blé et du riz ou du maïs et du soja. Dans le premier cas, les hausses ont principalement résulté d’aspects liés à l'offre. Dans le deuxième, la croissance de la demande a joué un rôle majeur. Les facteurs liés à l'offre ont, semble-t-il, eu un plus grand impact sur les prix que la croissance de la demande.


Les facteurs ayant contribué à augmentation du prix des denrées alimentaires de base

Bien que la grande majorité des études réalisées sur le sujet s'accordent sur les facteurs ayant directement ou indirectement affecté le prix des denrées alimentaires, il n'existe cependant aucun consensus sur le rôle exact des biocarburants ni d'ailleurs des autres facteurs individuels. Ces facteurs incluent (dans un ordre aléatoire):


Court terme/facteurs cycliques
  • météorologie défavorable et maladies des plantes au cours de la période 2006-2007 dans certaines des principales régions productrices de céréales et d'olégineux
  • réduction des stocks liée à une récolte largement plus réduite que prévue
  • commerce international limité des denrées alimentaires de base suite à la mise en place de restrictions à l'exportation dans plusieurs pays
  • spéculation sur le marché des produits de base (y.c. influence accrue d'investisseurs extérieurs)
  • dépréciation du Dollar U.S. face à l'Euro et à d'autres monnaies internationales

Long terme/facteurs structurels
  • augmentation du prix du pétrole brut
  • augmentation des coûts de production, spécialement ceux liés au prix du pétrole tels que les fertilisants ou les carburants
  • niveau d'investissement réduit dans la recherche agricole menant à un ralentissement de l'augmentation de la productivité des denrées alimentaires
  • augmentation de la demande de produits de produits de base et transition alimentaire vers plus de protéines animales dans les pays en développement se traduisant par une consommation qui augmente plus vite que la production
  • changements structurels de la demande de céréales er d'oléagineux liés au développement des biocarburants (e.g. politique en faveur des biocarburants aux Etats-Unis et dans l'UE, fixant des objectifs ambitieux)
  • déplacement de l'usage des surfaces agricoles de la production alimentaire à la production de biomasse pour l'énergie

Faits

Aux Etats-Unis, 18% de la récolte de maïs 2007 furent destinés à la production de bioéthanol et de co-produits pour l'alimentation (source: RFA). Ce chiffre devrait atteindre près de 25% en 2008.

Dans l'Union Européenne, la consommation de céréales pour la production de bioéthanol en 2007 représentait à peine 0.09% de la production mondiale de céréales (soit 0.7% de la production dans l'UE) dont plus 40% cultivés sur des terres en jachères (où la production alimentaire est interdite). De plus, un tiers des quantités de céréales consommées retourne dans la chaine alimentaire sous forme de fourrage à forte teneur en protéines (DDGS) substituant du tourteau de soja (source: eBIO). Enfin, la production de bioéthanol dans l'UE repose sur toute une gamme de matières premières (p.ex. blé, orge, avoine, maïs et betterave), contrairement aux Etats-Unis (essentiellement du maïs)et au Brésil (essentiellement dela canne à sucre).

Avec une part de 36% de la production mondiale en 2007, l'UE est le premier consommateur mondial d'huile de colza. Au cours des quelques années passées, la consommation de l'UE a progressé de façon continue, notamment du fait du développement de la filière biodiesel. La demande de l'UE en huile de colza affiche toutefois aujourd'hui une tendance à la stabilisation. Bien que les statistiques officielles n'aient pas encore été publiées, la consommation d'huile de colza pour la production de biodiesel dans l'UE est estimée à 62% de sa consommation totale. La consommation d'huile de colza pour l'alimentation a atteint 2,8 millions de tonnes en 2008 dans l'UE, soit un retour au niveau de 2001/2002 (source: Product Board MVO).


Conclusions et perspectives

La mise en place de politiques en faveur des biocarburants dans les pays développés et en développement est étroitement liée à l'augmentation potentielle de la production de matières premières et à l'impact que cette augmentation pourrait avoir sur la structure de production des pays producteurs et/ou sur les marchés agricoles internationaux.

Plusieurs études ont tenté d'évaluer l'impact futur de la production de biocarburants sur les prix des denrées de base. Les résultats de ces études doivent toutefois être interprétés avec prudence, car les travaux au moyen de modèles combinant l'agriculture et le marché des biocarburants sont encore à un stade précoce. Le développement des biocarburants a sans doute agi et continuera à agir sur le prix des denrées alimentaires. Il reste toutefois à déterminer jusqu'à quel point les biocarburants ont influencé le prix des denrées alimentaires. Un développement de la recherche est nécessaire et d'ailleurs en cours afin de mieux comprendre les effets de l'accroissement de la demande de biocarburants sur les prix des denrées alimentaires.

En particulier, un effort important doit être accordé à la compréhension et la modélisation des effets indirects des biocarburants (qu'il s'agisse d'effets sur le prix des denrées alimentaires ou sur l'utilisation des terres). Même si les biocarburants sont produits à partir de matières premières cultivées sur des terres arables déjà utilisées, l'augmentation nette de la demande de cultures liée au développement des biocarburants pourrait entraîner une augmentation nette des surfaces cultivées (tous usages confondus). Il convient donc d'introduire des mesures d'accompagnement afin d'encourager une amélioration rapide de la productivité sur les terres déjà cultivées, l'utilisation de terres dégradées, et l'adoption de critères de durabilité. Selon le Centre Commun de Recherche de la Commission Européenne [11], les effets indirects du changement d'affectation des terres pourrait conduire à des émissions de gaz à effet de serre (GES) telles qu'elles annuleraient les économies réalisées grâce à la production et l'utilisation des biocarburants. L'ampleur de ces effets n'est cependant pas encore connue et n'est pas même proche de l'être [12].

Le développement des biocarburants de deuxième et troisième génération (i.e. le bioéthanol cellulosique, les carburants BTL ou encore les biocarburants produits à partir d'algues) devrait permettre à l'avenir de réduire sensiblement la pression exercée sur les cultures vivrières et les ressources. Ces biocarburants de nouvelle génération peuvent être produits à partir de matières premières non-alimentaires (p.ex. résidus de l'agriculture et la sylviculture, cultures énergétiques dédiées ou algues) et ont effectivement le potentiel de réduire les besoins en surface tout en améliorant la productivité. Ces biocarburants de deuxième génération n'ont toutefois pas encore dépassé le stade du pilote et il est peu probable qu'ils soient compétitifs sans subventions avant 2015-2020. D'ici là, les biocarburants de première génération peut toujours contribuer à la substitution des carburants fossiles et à la réduction des émissions de GES, à condition qu'ils soient produits de manière durable et à condition que des mesures politiques appropriées soient mises en œuvre à l'échelle nationale et internationale.


La position de la Suisse

Dans le débat actuel sur les biocarburants et l'alimentation, BioFuels Suisse défend une position très claire et tranchée : Les plantes comestibles doivent d’abord servir à l’alimentation des êtres humains, puis de fourrage pour les animaux et en troisième lieu seulement être transformées en biocarburants. Dans un communiqué de presse du 24 juin 2008, l'Union Suisse des Paysans (USP) exprime sa position au sujet des biocarburants : "Même si la surface agricole disponible en Suisse ne se prête pas à des cultures à grande échelle de matières premières pour la production de biocarburants, et que la production de denrées alimentaires gardera toujours la priorité, l’USP exige qu’il soit possible d’explorer les potentialités offertes par les nouvelles opportunités qu'offrent les biocarburants" [13].

Au niveau de la Confédération, les filières issues de déchets et autres résidus agricoles sont celles privilégiées par le gouvernement, d'une part pour leur mérites accrus en termes d'impacts environnementaux et parce qu'elles n'entrent pas en compétition (du moins pas directement) avec l'alimentation. La politique en matière de biocarburants en Suisse concerne principalement la révision de la Loi sur l'imposition des huiles minérales (Limpmin) et l'entrée en vigueur de l'Ordonnance (Oimpmin) le 1er juillet 2008.


Références

World Bank (2008). A note on rising food prices

FAO (2008). The right to food and the impact of liquid biofuels

FAO (2008). The state of food and agriculture 2008

OECD (2008). Agricultural Outlook 2008-2017

DEFRA (2008). The impact of biofuels on commodity prices

Farm Foundation (2008). What's driving food prices?

Biofuel Matters (2008). The impact of EU biofuel policy on food economics and food security to 2020

EuropaBIO (2008). Biofuels factsheet: Biofuels & food

eBIO (2008). The truth about food anf fuel

EU (2008). High prices on agricultural commodity markets: Situation and prospects

EU (2008). Tackling the challenge of rising food prices: Directions for EU action

SWISSAID (2008). Agrofuels are a threat to food sovereignty

Oxfam (2008). Another inconvenient truth

ActionAid (2008). Food, farmers and fuel: Balancing global grain and energy policies with sustainable land use

USDA (2008). Factors contributing to the recent increase in food commodity prices

RFA (2008). The Gallagher Review of the indirect effects of biofuels production

LEI (2008). Why are current world food prices so high?

JRC (2008). Biofuels in the European Union: Facts and uncertainties



[4] Testimony of Edward P. Lazear, Chairman, Council of Economic Advisers. May 14, 2008.
Associated Press (May 15, 2008). White House Disputes Role of Biofuels in Food Prices.


Considérations générales sur les biocarburants

La production de biocarburants dans le monde
La disponibilité des ressources
Les aspects économiques
Le prix des biocarburants sur le marché de gros
La recherche et le développement

Le débat "alimentation vs. biocarburants"
 
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