Document issu de Migros Magazine, No. 14, 5 avril 2005 (Jean-François Duval) / Document original
Le protocole minimaliste de Kyoto vient d'entrer en vigueur. A Genève, l'entreprise Serbeco roule au biodiesel: du carburant à base d'huile de colza.
Chaque matin, Bernard Girod saute dans sa VW Golf pour faire le trajet de Confignon jusqu'à l'entreprise familiale de recyclage, sise à Satigny. Sur les deux côtés du véhicule, on peut lire en vert et bleu une inscription fracassante: «Je roule biodiesel: 100% colza, 0% CO2». Quoi! Voilà une voiture qui ne pollue pas et qui dépasse, de loin, toutes les exigences fixées par le Protocole de Kyoto, entré en vigueur le 16 février dernier. Un protocole qui, d'ici 2012, rappelons-le, prévoit de diminuer de 5,2% en moyenne les émissions de CO2 qui entraînent le réchauffement climatique.
Parfum naturel
A Satigny, la petite Golf n'est pas seule de son espèce à vivre en si bel accord avec Kyoto. Pas moins d'une douzaine d'autres engins de la flotte de Serbeco, dont neuf énormes poids lourds, fonctionnent eux aussi 100% à l'huile de colza! Dans quelques semaines, cette flottille pourra même faire le plein directement à la petite station-service que Bernard Girod a fait construire tout exprès au bas de son entreprise.
Figure : Une douzaine de véhicules de Serbeco roulent 100% au colza (photos: Thierry Parel)
Rouler à l'huile de colza plutôt qu'à la benzine ?! Oui c'est possible. Différence dans la conduite ? sur le plan de la vitesse? de l'accélération ? «Zéro différence, assène Bernard Girod, hormis une sorte de parfum naturel qui se dégage quand on fait le plein.»
Comment toute cette aventure a-t-elle commencé ? Car Bernard Girod, né en 1956, n'a rien du doux écolo rêveur, issu des sixties, sentant le lait de chèvre et portant sabots. Au contraire, dès le départ, il s'est frotté à la réalité très pragmatique des machines. «J'ai fait des études modestes. Après un diplôme de technicien en mécanique, j'ai travaillé pendant quinze ans dans le domaine des machines agricoles. Un jour que j'allais voir le patron d'une entreprise de recyclage de verre pour lui vendre des containers de récupération, son propriétaire me dit: nous n'avons plus besoin de containers, notre entreprise, Serbeco, est à vendre...»
Ni une ni deux, Bernard Girod la rachète le 1er mai 1991, avec ses quatre vieux camions, « un contrat en fin de vie avec la Ville de Genève pour la récupération du verre » et quatre employés.
Aujourd'hui, l'entreprise emploie soixante personnes, sa flotte est de cinquante véhicules, elle dispose d'une usine de tri... et elle s'apprête à inaugurer la nouvelle station-service au biodiesel! « Rien de tout cela ne serait sans doute arrivé si j'avais été fils de transporteur ou fils de recycleur, opine Bernard Girod. Mais ayant travaillé dans le domaine des machines agricoles, j'avais connaissance de la possibilité d'utiliser l'huile de colza comme carburant. Je savais aussi que la coopérative Eco Energie Etoy était le seul producteur en Suisse. »
A l'origine du biodiesel
Comment se fait-il que l'huile de colza puisse faire avancer une machine dotée d'un moteur à pistons? Voilà le chapitre qu'il nous faut maintenant aborder. Pressées dans un pressoir à huile, les graines de colza industriel (à distinguer du colza comestible) récoltée en Suisse romande se muent en huile de colza, laquelle est ensuite transformée, « par un procédé chimique très simple », en trois produits: « de la glycérine, vendue à l'industrie chimique, du tourteau de colza qui sert de protéine dans la nourriture pour bétail et ... du biodiesel qui, entre autres, propulse les véhicules de Serbeco. » Le Cercle des agriculteurs de Satigny, auprès duquel Serbeco s'approvisionnait jusqu'ici en diesel, est prêt à jouer le jeu. «Nous avons fait l'évaluation le matin, et l'après-midi, c'était décidé! Nous nous engagions à prendre 8'000 à 10'000 litres de biodiesel par mois au Cercle - ce qui représentait alors 25% de notre consommation. »
Bon marché
Une petite station provisoire est rapidement installée. Au passage, un point d'importance se devait d'être examiné: Bernard Girod pouvait-il comme ça, sans transition, remplacer le diesel par du biodiesel dans sa Golf et ses camions? « J'ai filé chez mon petit garagiste de Meyrin, qui s'est renseigné auprès de l'importateur suisse AMAG. On lui a répondu que je n'avais qu'à ouvrir le livret d'instruction de ma Golf à la page 64 et que je saurais tout ce qu'il faut savoir pour passer à l'utilisation du biodiesel. J'ai couru jusqu'à ma voiture, et j'ai constaté qu'elle était parfaitement compatible. »
Du côté des camions - des Mercedes - pas le moindre problème non plus. « Il faut savoir que les marques allemandes ont une certaine expérience dans ce domaine. »
Mais le biodiesel ne coûte-il pas plus cher que le diesel ? « Il y a encore une année, le surcoût était de l'ordre de 20'000 francs par an. Mais c'est un excellent investissement en termes d'image, et aujourd'hui, avec la montée du prix du pétrole, nous ne payons pas plus que le diesel à la pompe, voire un prix légèrement inférieur ... » L'entreprise s'y retrouve d'autant plus que sur le biodiesel, on ne paie pas d'impôt. « Sur une année, nous avons fait une économie d'impôt de 60'000 francs, et celle-ci s'élèvera à 150'000 francs sitôt que la nouvelle station-service nous facilitera le processus. »
Car au total, Serbeco compte cinquante véhicules ! « Et une bonne part d'entre eux vont pouvoir rouler avec un mélange 30% biodiesel pur et 70% diesel. Au bout du compte, c'est chaque année 560 tonnes de CO2 polluant que nous n'expédierons pas dans l'atmosphère ! On aura réduit nos émissions de 50%. » Serbeco va même prendre la totalité du contingent attribué au canton de Genève, soit 200'000 à 250'000 litres par an. «Notre pompe, la seule du canton, pourra alimenter tout possesseur d'un véhicule roulant au biodiesel, en particulier certaines communes et services publics.»
Pas de miracle
Le biodiesel résoudra-t-il un jour tous les maux dénoncés par le Protocole de Kyoto. « Sûrement pas. Mais, en Allemagne, à terme, on prévoit tout de même 17% de consommation de biodiesel par rapport à la consommation totale ! Ce serait un résultat merveilleux ! Et en France, d'ores et déjà, l'industrie pétrolière, qui a mis la main sur le biodiesel - lequel peut être produit à partir du tournesol ou d'autres oléagineux - mélange celui-ci à raison de 5% avec le diesel. A côté de cela, on va pouvoir grignoter avec l'éthanol tiré de la canne à sucre, avec l'énergie électrique... »
Bref, si le biodiesel, produit de niche, ne résoudra jamais les immenses problèmes auxquels tente de remédier le protocole de Kyoto - pour bien faire, il faudrait réduire de 60% les émissions de CO2! - au moins est-il au nombre de ces petits pas qui laissent penser que tout n'est perdu.
Chez Migrol, c'est « Greenlife plus »
Migros participe à l'effort puisque « Greenlife plus », un carburant vendu dans certaines stations Migrol, contient 5% de biodiesel. En l'occurrence, le colza est importé d'Allemagne, car la production suisse ne permet pas de répondre aux besoins de Migrol: la Confédération limite en effet la production de biodiesel à 5 millions de litres par année, car ce carburant n'est pas taxé ...